Aujourd’hui, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a prononcé le discours sur l’état de l’Union devant les eurodéputés à Strasbourg, intégralement retranscrit en français ici. Elle y fait de nombreuses annonces et si certaines mesures semblent aller dans le sens de ce que Place Publique propose depuis déjà longtemps, d’autres paraissent toujours très insuffisantes. Alors que retient l’équipe PP85 de ce discours ?
NB : Nos propos n’engagent que nous et non le parti Place Publique.
Sur la situation internationale
A la lecture des premières phrases, nous ne pouvons qu’approuver le sérieux des constats de la Commission européenne. Si l’Union Européenne est fondamentalement un projet de paix, l’enchaînement des événements actuels nous force à prendre en main notre indépendance en matière de défense et de sécurité. Les événements, c’est la guerre en Ukraine qui s’étend chaque jour (attaque de drones sur la Pologne cette semaine pour tester les forces de l’OTAN) et qui crée un axe Russie – Iran – Corée du Nord – Chine… sous l’œil complaisant de Washington. C’est aussi la guerre et la famine à Gaza à propos desquelles la présidente dit que « la famine causée par l’homme ne peut jamais servir d’arme de guerre ».
Au-delà des constats, voici les mesures concrètes annoncées lors de ce discours :
- Création d’un sommet de coalition international pour assurer le retour des enfants Ukrainiens chez eux, comme Place Publique le souhaite depuis le début du conflit (opération BringTheKidsBack) ;
- 26 pays de la coalition des volontaires sont prêts à participer ou financer une force de réassurance en Ukraine dans le contexte d’un cessez-le-feu – cela veut dire que s’il y avait un cessez-le-feu (arrêt des combats), ces pays pourraient soit envoyer des militaires pour s’assurer qu’il est respecté par l’ennemi, soit fournir une aide monétaire pour reconstruire d’urgence certaines infrastructures essentielles ;
- Alourdissement des sanctions envers la Russie (19ème paquet de sanctions) et lutte contre les importations illégales de combustibles fossiles russes, le but étant d’assécher le « trésor de guerre » russe ;
- Utiliser les intérêts générés par les avoirs russes gelés pour financer un prêt à l’Ukraine, prêt qu’elle ne remboursera qu’une fois que la Russie aura payé les dommages de guerre ;
- Soutenir les investissements dans les capacités de l’armée ukrainienne, par exemple en contribuant à industrialiser la production de drones (6 milliards d’euros de prêt pour conclure une « alliance des drones ») ;
- Pour assurer notre propre défense, plan « Préparation à l’horizon 2030 » qui pourrait mobiliser jusqu’à 800 milliards d’euros d’investissement, par exemple dans la surveillance spatiale en temps réel du front ouest pour détecter tout mouvement de forces vers les états-membres (« Eastern Flank Watch »).


- Suspension du soutien bilatéral à Israël et cessation des paiements dans le cadre du programme de recherche et innovation Horizon (l’exclusion d’Israël de ce programme n’avait pas recueilli la majorité des votes, la France avait voté pour, l’Allemagne, l’Italie et d’autres avaient voté contre) ;
- Sanctions à l’encontre des ministres extrémistes (des pays comme le Royaume-Uni, l’Australie ou le Canada ont déjà imposé des sanctions similaires, interdiction de voyager ou gel des avoirs par exemple, à certains ministres israéliens pour leur incitation à la violence, notamment le ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben-Gvir et le ministre des Finances Bezalel Smotrich) ;
- Sanctions ciblant les colons violents en Cisjordanie (comme la France l’a déjà fait contre 28 colons extrémistes en leur interdisant l’accès au territoire français par exemple) ;
- Mise en place en octobre prochain d’un groupe des donateurs pour la Palestine afin de reconstruire Gaza avec des partenaires régionaux.
L’Europe doit en effet être capable de se défendre et de choisir son propre destin et nous accueillons favorablement l’accélération d’investissements pour une défense européenne souveraine. Néanmoins, nous regrettons le manque de précisions quant aux retombées des investissements. Ces derniers devraient servir une industrie européenne qui crée des emplois de qualité et non qui enrichit les actionnaires de Dassault et compagnie. L’indépendance ne se gagne pas seulement sur le plan militaire, elle se gagne aussi sur le plan social.
Le soutien renouvelé et accentué à l’Ukraine est ce que nous souhaitons depuis longtemps, surtout l’utilisation des avoirs russes gelés qui est une mesure juste. Nous sommes bien sûr très inquiet·es quant à la possibilité d’envoyer des militaires français de métier sur le sol ukrainien pour assurer le respect d’un cessez-le-feu mais nous savons aussi, l’Histoire récente nous le rappelle, que Vladimir Poutine ne sera pas arrêté par un cessez-le-feu s’il n’y a pas suffisamment de forces pour lui barrer la route et que le seul espoir pour l’Ukraine d’accéder à une paix durable passe par le soutien effectif de ces alliés.
Quant aux sanctions contre les éléments les plus extrêmes d’Israël, elles nous semblent nécessaires mais faibles par rapport à la fermeté qui permettrait réellement d’amorcer un mouvement vers la paix. Si Ursula von der Leyen souhaite bien que les otages soient libérés, que l’aide humanitaire accède à Gaza et qu’un cessez-le-feu immédiat soit observé, on peut se demander si l’UE ne pourrait pas faire plus pour que ces souhaits se réalisent enfin. Nous saluons néanmoins l’affirmation claire suivante : « A plus long terme, le seul plan de paix réaliste est un plan fondé sur deux Etats » en regrettant « à plus long terme » qui semble renvoyer la solution à deux états à un futur indéterminé.
Sur l’économie européenne
La seconde partie du discours d’Ursula von der Leyen porte davantage sur le marché européen face à ses dépendances (énergétiques, industrielles, numériques…) et aux turbulences économiques actuelles. Voici les mesures proposées :
- Doublement du budget de recherche et innovation Horizon Europe (santé, énergie, numérique, environnement…) et incitation des investisseurs privés à choisir des startups européennes prometteuses via le un fonds « Scale-up Europe » (objectif de créer des « licornes » européennes qui resteront bien en Europe) ;
- Moins de formalités administratives, de chevauchements et moins de règles complexes pour les entreprises européennes (objectif de réduire de 8 milliards d’euros par an les coûts administratifs) ;
- Création d’une feuille de route pour le marché unique à horizon 2028 pour qu’il reste attractif et compétitif, ce qui passe par l’identification et l’élimination des barrières qui entravent le commerce et l’investissement (attirer des capitaux et financer de gros projets genre « gigafabriques d’IA » ou « usines de technologies propres ») ;
- Stimulation de la production de batteries en Europe (mobilisation de 1,8 milliards d’euros de fonds propres) ;
- Introduction d’un critère « made in Europe » dans les procédures de passation de marchés publics ;
« Nous sommes sur la bonne voie pour atteindre notre objectif de réduction des émissions d’au moins 55 % d’ici à 2030. C’est là le pouvoir du pacte vert pour l’Europe. » – Ursula von der Leyen 10/09/2025

- Proposition prochaine d’un « règlement pour des emplois de qualité » qui pourrait impliquer des normes minimales renforcées en matière de contrats de travail, de salaires ou de protection sociale ;
- Annonce d’une « stratégie européenne de lutte contre la pauvreté » à l’horizon 2050 pour s’attaquer aux causes profondes de la précarité en Europe ;
- Nouvelles mesures sur les réseaux énergétiques avec l’initiative « Autoroutes de l’énergie » qui vise à renforcer l’interconnexion des réseaux et supprimer les goulets d’étranglement afin que les énergies renouvelables puissent être acheminées d’une région à l’autre facilement en fonction des besoins ;
- Mise en place d’un plan européen pour des logements abordables afin de résoudre la crise du logement qui touche de nombreux Européens, notamment via une révision des règles sur les aides d’Etat pour que les états puissent plus facilement subventionner des projets de construction de logements sociaux ou abordables (sans que ça soit considéré comme une distorsion de concurrence) ;
- Face à la concurrence internationale (asiatique), orientation de l’industrie automobile et des consommateurs vers des voitures électriques abordables et de petite taille fabriquées en Europe ;
- Promesse de la Commission d’examiner la législation sur les pratiques commerciales déloyales afin de mieux protéger les agriculteurs dans les négociations avec la grande distribution, et campagne de promotion pour encourager les consommateurs à acheter des fruits, légumes et produits alimentaires européens ;
- Mise en place d’une coalition de pays partageant les mêmes valeurs afin de réformer le système commercial mondial (afin de renforcer notre sécurité économique en diversifiant les partenaires commerciaux) ;
- Paquet « Choisir l’Europe » de 500 millions d’euros pour attirer et retenir les meilleurs scientifiques et chercheurs ;
- Direction par l’UE d’une initiative mondiale pour la résilience sanitaire.
Le moins qu’on puisse dire, c’est que les propositions sont nombreuses et parfois pertinentes bien sûr mais à leur lecture, nous ne pouvons nous empêcher d’éprouver une certaine méfiance. On sent une Europe qui s’amende sur ses propres lourdeurs ou limites mais sans remettre en cause certains mécanismes fondamentaux érigés en dogmes (libre circulation des biens, non-concurrence interne mais concurrence internationale tolérée, etc.). Si nous ne pouvons que nous réjouir que la Commission ait eu une pensée pour les travailleurs et les publics fragilisés (ex : des plans à horizon 2050 sans toutefois de propositions concrètes), la majeure partie du discours est réservée à la compétitivité ou l’innovation sans les astreindre à des limites sociales ou écologiques.
La croyance en la croissance infinie dans un monde aux ressources finies transparaît dans toute cette partie, tout comme celle de la main invisible du marché ou du ruissellement (puisqu’aucune mesure de justice fiscale n’y figure). Quant au cornucopianisme, cette foi en la technologie pour résoudre les problèmes environnementaux, sanitaires ou sociaux, elle atteint ici des niveaux dangereux (gigafactories sans un mot sur la fin de vie des batteries, startups aidées sans interdiction de rachat par l’étranger, IA mais sans nous dire pour quoi faire et sans réflexion sur la data ou les infrastructures techniques, résilience sanitaire alors que nous n’investissons pas 1/10ème de ce qu’il faudrait pour assainir notre eau potable ou protéger nos sols, etc.).
Ahhh l’ « économie sociale de marché », un autre beau concept sur le papier mais qui s’efface vite derrière la libéralisation constante du marché unique (aucune mesure de régulation financière) et la concurrence déloyale (aucune mesure protectionniste). Le Pacte Vert ? Comment pourrait-il permettre d’atteindre nos objectifs alors que des reculs écologiques ont lieu chaque semaine dans les états-membres, à commencer par la France (Loi Duplomb), sans aucune harmonisation par le haut ? Pourquoi protéger seulement l’acier de la concurrence internationale tout en signant l’accord sur le Mercosur ? On ne peut s’empêcher de remarquer des contradictions inquiétantes et ce même si nous avons naturellement tendance, en tant que personnes positives, à repérer plutôt les promesses enthousiasmantes.

Ainsi, les autoroutes de l’énergie ou la création d’une petite voiture électrique européenne nous feraient vite oublier que beaucoup de propositions ressemblent fort à des rustines posées sur un système à bout de souffle. Alors si le discours d’Ursula von der Leyen pose probablement un diagnostic correct de l’état de l’Europe, il ne contient pas à proprement parler un traitement adéquat (ou alors c’est de l’homéopathie) à ce dont les Européen·nes manquent ou souffrent au quotidien. Le combat de l’Europe ne peut pas se limiter à défendre des marchés et des entreprises, elle doit lutter pour protéger son peuple et préserver son environnement.
Sur la démocratie menacée
C’est sans doute sur la dernière partie du discours sur l’Etat de l’Union que nous serons le plus en accord sur le constat que notre démocratie est menacée (désinformation, ingérence, concentration des médias, réseaux sociaux, IA générative…). Nous le serons moins sur les solutions proposées et encore moins sur la fin où l’immigration est évoquée uniquement pour parler de contrôle (retour des demandeurs d’asile rejetés, protection des frontières extérieures, lutte contre les passeurs) sans jamais parler d’accueil digne, de richesse culturelle ou d’intégration améliorée…
Notons quand même les quelques mesures positives en faveur d’une démocratie renforcée :
- « Bouclier européen de la démocratie » et « Centre européen pour la résilience démocratique » (décidemment, le mot « résilience » a toujours autant la cote alors même qu’il ne veut rien dire ici) qui réunira des experts… ;
- Nouveau programme consacré à la résilience (encore !) médiatique pour soutenir le journalisme indépendant et l’éducation aux médias ;
- Augmentation sensible des financements en faveur des médias indépendants et locaux ;
- Etude « attentive » de la possibilité d’instaurer une restriction pour les enfants et jeunes sur les médias sociaux.
Le constat est le bon mais alors… les réponses apportées sont véritablement timides par rapport à l’ampleur et la diversité des menaces qui pèsent sur nos démocraties. Les parents « ont le sentiment de se noyer face au raz-de-marée des grandes entreprises technologiques qui engloutit leur foyer » : mais Mme von der Leyen, ce n’est pas qu’un sentiment et ce ne sont pas que les parents ou leurs enfants qui sont concernés. On a l’impression que la présidente de la Commission a failli comprendre ce qui est une évidence pour nous :
- oui il existe une fracture numérique qui devient un peu plus un gouffre béant chaque année et que l’arrivée de l’IA générative a transformé en faille tectonique,
- oui certains réseaux sociaux comme X ou TikTok sont devenus les cimetières de la pensée critique et ils ont une influence gigantesque sur notre modèle sociétal, sur nos valeurs et sur notre capacité à vivre ensemble,
- oui ce qui reste de la presse tend à devenir la tribune de quelques milliardaires aux idées d’extrême-droite.

Encore une fois, nous voulons de la cohérence et du courage politique. Mme von der Leyen clame haut et fort dans son discours : « Je vais être claire […] qu’il s’agisse de la réglementation environnementale ou numérique, nous fixons nos propres normes, nous fixons nos propres règles, l’Europe décidera toujours par elle-même » pour répondre aux menaces de Donald Trump qui ne souhaite pas qu’on régule les géants de la Silicon Valley. Tout ça pour ne rien annoncer en termes de régulation : pas d’interdiction de TikTok (comme Place Publique le propose), pas un mot sur les « fausses nouvelles » illustrées par IA, rien contre la concentration des médias dans les mains de quelques milliardaires, pas d’accompagnement du peuple qui se retrouve seul face à des avancées numériques quotidiennes et synonymes pour certains d’obsolescence programmée de leurs compétences ou métiers, aucune préparation à l’avenir, aucune vision d’ensemble, aucune volonté de transformer…
Il reste tant de progrès à accomplir pour que l’Union Européenne devienne enfin à un formidable lieu de démocratie et de justice au service de ses peuples et de la planète. Et pour y arriver, il nous faudra des eurodéputé·es capables de penser des solutions ciselées à des maux systémiques, pas des spécialistes de la rustine !


